Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


8 oct. 2017

En bonne compagnie... Avec Clément Rosset

Lire Clément Rosset, accompagné d'un verre de vin....

Dehors le soir tombe. Je regarde les feuilles déjà rougies du Sumac de Virginie, habité d’un sentiment de plénitude. Magie d’un bon feu de bois qui crépite et m’enveloppe de sa chaleur. Un fond musical tourne sur mon iPod – en aléatoire. Je me suis concocté une tequila surine, que je savoure à lampées minuscules. 

Tantôt je lisais un extrait du de l’esquisse biographique de Clément Rosset. Le philosophe au camembert y évoquait le pur bonheur d’exister et la joie, cette joie comme « dégustation de l’existence », sentiment « inséparable de la connaissance et l’acceptation absolue de tout le tragique de l’existence ». C’est tout à fait cela : une dégustation de l’existence ; volupté du plaisir à être tout simplement !

Le livre est tombé entre mes mains un peu par hasard. Car je m’en allais, c’est devenu si rare, jeudi midi chercher le dernier Frédéric Schiffer... Mais hélas à la librairie point encore de hamac... Mais j’eus par contre la joie de découvrir, sous une jolie couverture blanche encre marine, ce petit recueil d’entretiens avec Santiago Espinosa dans le rôle de l’interviewer...

Depuis lors je déambule dans le livre sans hâte, à pas minuscules, ravi.  Raffolant de ces anecdotes qui tapissent l’existence de leur singularité ; ces « je ne sais quoi et presque rien », si essentiels, mais qui au fond n’expliquent rien – et c’est tant mieux ! 
Une phrase soulignée ici, un paragraphe entouré là, car les livres se vivent… Ainsi à propos des Matinées savantes
« On y ajouté le Discours sur l’écrithure (avec un « h » comme pastiche de la façon dont Derrida écrit différence et différance). Derrida n’a jamais pu l’avaler. » Un travers que Rosset reconnais d’ailleurs avoir eu dans ses premiers écrits : 
« Il y a eu cette époque, et j’en suis un peu désolé, où je pensais que, pour faire de la philosophie, il fallait écrire des choses qui paraissent un peu énigmatiques, des chose qui n’ont pas grand sens mais vont dans le goût du jour ». 
Mais pour lui, très vite, « qui disait réflexion philosophique, disait clarté, aucune complication, aucune ambiguïté, et pour cela il faut bien écrire, c’est-à-dire simplement… »

Autre passage :
Dans la joie, la musique y a sa part. Et le philosophe de penser en particulier à « ce thème récurrent chez Nietzsche qui fait de la musique une expérience cruciale et la condition sine qua non de l’apparition de la joie : ‘Sans musique la vie serait une erreur’ ».

Quant à l’éternel retour (du même) : 
Santiago Espinosa : « … imaginez que Ségolène Royal va revenir toute l’éternité ? »
Clément Rosset : « C’est un scénario digne d’un film d’épouvante ! »

Et ainsi de suite. Bref, un livre indispensable…

27 sept. 2017

Denis Moreau au Hellfest !



Feuilletant ce soir la dernière mouture du Philosophie magazine, tout juste tombé dans ma boite aux lettres, je tombe sur un article consistant intitulé : « Hellfest, la douceur du métal ».

Aussitôt vu aussitôt lu.

Le rédacteur immergé en terres métalleuses n’est autre que Denis Moreau. Alors là !.. Il faut un peu de temps pour m’en remettre. Car si j’ai aimé lire Dans le milieu d’une forêt, je n’aurai jamais imaginé le cartésien, catholique de surcroît, tel un poisson dans l’eau, naviguer dans les eaux sulfureuses du festival de Clisson…

Et l’article est bon !




 Ce n'est pas un monde de brutes !


Extrait :

« Laure (…) 29ans, porte ainsi un splendide costume de ‘faune’ parce qu’elle ‘rencontre le sacré dans la nature’ et que cela va bien avec son groupe favori, Wardruna, qui tente de ressusciter la vision du monde des vikings. Le Hellfest (…) est un lieu où s’exprime, sous forme rock’n’roll, le retour de paganisme auquel nous assistons dans notre occident déchristianisé »

« Platon, avec sa condition humaine écartelée entre intelligible et sensible, est assez rock. (…) L’éthique III de Spinoza et son cortège tiraillé de passions tristes sont rock. (…) Kierkegaard et Schopenhauer sont rock. Levinas pas du tout. Mais le king, c’est Pascal… »


Mise en forme !

Pour la suite, rendez-vous chez votre marchand de journaux favori.



23 sept. 2017

Giacomo Leopardi, autour des Pensieri

Paon-du-jour, à l'automne 
Avec l’automne, les derniers papillons virevoltent enivrés de nectar sur les baies mauves ou rouges. Rodent les araignées… 

Le soleil est pale, souffreteux à l’instar du poète situé au-delà des lacs ; A Bologne, Naples ou Florence ; là ou est venu le visiter Stendhal. Le romantisme italique de Canti ne se dément pas… Son charme un peu désuet peut laisser perplexe. Je préfère sans conteste la brièveté plus incisive des Pensées. On raconte cependant que le grand œuvre de Giacomo Leopardi  est le Zibaldone, somme philosophique inachevée de plus de 2000 pages. C’est possible. On y trouve « Deux vérités que d'ordinaire les hommes n'admettent pas: l'une est qu'ils ne savent rien; l'autre qu'ils ne sont rien. Ajoutez-en une troisième, intimement liée à la précédente: qu'ils n'ont rien à espérer après la mort. »

Né à l’aube du XIXe siècle et trépassé sous l’ombre du Vésuve à moins de 40 ans, il devra sa postérité aux Chants, écrit entre l’automne 1816 et le printemps 1836. Athée parmi les dévots ; « le philosophe pessimiste était, de son vivant, moins connu que le poète nostalgique et surtout que le savant spécialiste de l’Antiquité et que l’observateur satiriste de la vie politique »[1].

« La première édition des Pensieri a été publiée de façon posthume dans l’édition des Opere en 1845. »[2]. 111 saillies d’un style ciselé, pour certaines frappées de noirceur lucide, pour d’autres teintés de cette incapacité à vivre par soi-même l’indicible : « L’ennui est l’apanage des gens d’esprit ».
En voici quelques-unes, choisies sans doute à l’emporte-pièce ; au grès de l’humeur du moment…

______________

Giacomo Leopardi

V
« Dans les choses profondes, c’est toujours le petit nombre qui est le plus perspicace ; la majorité, elle, ne s’entend qu’aux évidences… »

IX
« Si contre l’avis général tu as prédit avec succès l’issue d’un affaire, ne va pas croire que tes contradicteurs, devant la confirmation de tes dires, vont reconnaître la finesse et la portée supérieure de tes analyses : il nieront plutôt le fait ou la prédiction elle-même, allégueront que les circonstances ont changé et trouveront toujours quelque moyen et de persuader les autres que c’est eux qui avaient raison et toi qui avait tort »

XLV
« … les faibles  vivent suivant le bon plaisir du monde, et les forts, selon le leur »

LXXVI
« Il est au monde rien de plus rare qu’une personne que l’on peut supporter tous les jours »

LXXXVI
« Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser ».

CVIX
« L’homme est presque toujours aussi méchant qu’il lui est nécessaire ; et s’il se conduit bien c’est sans doute qu’il n’a pas besoin de recourir à la méchanceté. J’ai vu des gens armés d’une morale irréprochable commettre les actes les plus atroces pour échapper à quelque terrible danger qu’il leur était impossible d’éviter autrement ».

CX
« Il est curieux de voir combien l’excellence adopte fréquemment les manières simples, alors que les manières simples passent si souvent pour signe de médiocrité ».






[1] Chants, introduction par René de Ceccatty.
[2] Giacomo Leopardi, Pensée, éditions Allia.

23 juil. 2017

Le rocher de LINDOS, à Rhodes sur les traces de Cléobule

Vue de Lindos, depuis la route nord (photo par Axel)
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Des sept sages de la Grèce antique (οἱ ἑπτά σοφοί) ;

L’un déambulait dans les rues pentues de Priène, sous l’ombre du mont Mycale. Il pensait que « La plupart des hommes sont mauvais». Comment lui donner tout à fait tort, alors qu’il vivait dans une ville qui bientôt verrait le passage d’Alexandre qui, à défaut de faire de l’ombre au Cynique, déposera, pour prix de ses forfaits, une offrande au temple d’Athena, dont  il ne reste aujourd’hui debout que 5 colonnes ? 

Mais Bias de Priène s’inclinera devant la postérité de son voisin de Milet, Thalès, philosophe et mathématicien, ayant eu le bonheur de trépasser alors qu’il assistait à une joute athlétique – mort par déshydratation, une manière d’illustrer la vertu thérapeutique du sport….

Des quatre autres justes grecs de la tradition je ne dirai rien ici, pour ne m’intéresser qu’au dernier, Cléobule de Lindos, dont la devise était « La modération est le plus grand bien. » (Μέτρον ἄριστον), ce qui vaut bien autre chose… Il n’était d’ailleurs pas l’homme d’une unique formule, et on lui doit aussi l’idée qu’il « faut marier les filles quand elles sont encore des jeunes filles pour l’âge, et déjà des femmes pour la raison ».
Né vers 630 av. JC, il deviendra par héritage tyran de la cité. A l’origine de la reconstruction du temple d’Athéna (détruit depuis le VIIIe s), son règne coïncidera avec l’apogée de Lindos et, à son trépas vers 560, il recevra cette épitaphe : « Le sage Cléobule est mort, et sur lui pleure. Lindos, sa patrie que la mer de toutes parts entoure. »[1]

Vue du village de Lindos, grimpant vers la forteresse (photo par Axel)
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La légende veut que Lindos fût fondé par le petit-fils du dieu Hélios, figure tutélaire de l’île de Rhodes.
Il faut dire qu’avec son acropole posée sur un énorme rocher planté au-dessus de la mer Egée et dont le sommet, à la forme d’un plateau triangulaire, porte à sa proue un temple d’Athéna, les lieux en imposent.
Dans les faits, les premiers vestiges archéologiques sur le site remontent à l’époque néolithique et des tombes mycéniennes (14ième siècle av. JC), démontrent la présence des Achéens dans la région.[2] Une histoire vieille de plus de trois mille ans. Nous y reviendrons.


Sur les pentes de Lindos (photo par Axel)
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Corneille mantelée (photo par Axel
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Depuis la route en provenance du nord, d’un coup la forteresse médiévale, comme une apparition, se découpe au loin sur le ciel. Après quelques lacets, on commence à en deviner ses créneaux. Il est alors bon de s’arrêter pour savourer le paysage. Un paysage grandiose, avec ce caillou invraisemblable, posé là par la volonté de quelques dieux de l’Olympe. A ses pieds, parure étirée en demi-cercle, repose le village et ses 3600 âmes. Au-devant, une anse d’un bleu profond bordée par le filet d’une plage, sommeille encore. Il est tôt[3] et le site n’est pas encore envahi par ces groupes de touristes déversés en masse par d’énormes bus et qui, affublés d’écouteurs, se déplacent en essaim d’un endroit l’autre au gré des explications stéréotypées de guides qui n’en peuvent plus de répéter leur litanie.
Au premier plan, un groupe d’arbres isolé dans la rocaille se serre dans le silence… Une corneille mantelée rigole. Et les derniers kilomètres…
Venelles de Lindos (photo par Axel)
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Pour caresser les vestiges archéologiques il faut encore sinuer à pied au travers les venelles pentues de Lindos – quel bonheur que les véhicules motorisés ne puissent y atteindre !  Longer les cours au charme indéniable des maisons des capitaines, ces ‘archontika’, dont certaines remontent au XVIe siècle. Puis grimper sur un sentier aménagé, à flanc de rocher, déclinant évidemment les offres des muletiers.
A mi-parcours, si on jette un coup d’œil en contrebas sur les ondulations du paysage, on pourra aviser, lovée à flanc de paroi entre deux plateaux de caillasse, une étrange cavité située au-delà du croissant du village. Flanquée de fragments de colonnades, ce gouffre d’ombre constitue les restes du mausolée de la famille d’un certain Archocratès, prêtre de la déesse. L’ensemble est daté de deux siècles avant JC.
Tout passe…

Entrée de la forteresse médiévale (Photo par Axel)
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De Rhodes Pindare raconte : « Des eaux profondes émergea Rhodes, enfant de la déesse de l’amour Aphrodite, pour devenir la muse d’Hélios. Zeus aima tant les habitants de Rhodes qu’il leur envoya une pluie d’or ». Ile maîtresse de Dodécanèse, les premiers habitants connus en foulèrent le sol il y a de cela 7000 ans. La mythologie, volontiers contradictoire, leur donnera le nom d’Héliades et d’Hélectriones. Car les Héliades sont aussi les filles d’Hélios, celles dont le chagrin se mua en ambre, avant d’être elles-mêmes métamorphosées en arbres.
Trirème gravée (Photo par Axel)
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De ces lignées incertaines naquirent trois fils, qui donneront les noms des trois premières villes-états : Kamiros (dont je parlerai peut-être dans un prochain billet), située à flanc de colline face à la côte ouest, et dont on peut aujourd’hui admirer les vestiges, Ialyssos, érigée juste à côté de la ville de Rhodes actuelle, et donc Lindos, fondée selon la tradition par les Doriens entre les douzièmes et dixièmes siècles avant JC.
Un destin illustre était promis à cette île bénie des dieux. Aussi n’est-il pas surprenant de voir Homère, dans son catalogue des vaisseaux (passage du chant II de l’Iliade),  indiquer que les rhodiens envoyèrent, sous le commandement de Tlépolème, neufs nefs à la guerre de Troie : « Tlépolème, le noble et grand Héraclide,avait amené de Rhodes neuf vaisseaux de Rhodiens à la fière attitude ; ils habitaient Rhodes, répartis en trois groupes : Lindos, Iélysos et la blanche Camire ».


Colonne gravée (photo par Axel)
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Eschine, l’un des grands orateurs de l’antiquité grecque et adversaire de Démosthène, y fondera en 324 av JC une école de rhétorique. Viendra plus tard Charès, l’architecte du célèbre colosse, érigé en 292 av JC et qui sera renversé 65 ans plus tard par un tremblement de terre. Puis Apollonios, poète épique du IIIe av JC, fauteur des Argonautiques, une épopée en quatre chants, restée dans les mémoires…
Les secousses telluriques fréquentes, associés à la conquête de Rhodes par le romain Cassius en 42 avant l’ère chrétienne, sonneront le déclin de l’île. De nombreux conquérants s’y succéderont ensuite. Parmi eux, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean qui, de 1309 à 1522, gouverneront Rhodes, avant de céder la place pour quatre siècles aux Ottomans. Rhodes ne sera finalement rattachée à la Grèce qu’à la fin de la seconde guerre mondiale, après être passée en 1912 sous férule italienne.
Heurs et malheurs d’une île au cours des âges…







Chaos de pierre (photo par Axel)
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Mais il en temps de payer son écot à la modernité, et pénétrer dans l’enceinte médiévale. Car c’est ce qui fait aussi la richesse de Lindos : la superposition visible des époques.
Aux pieds de la muraille, un imposant escalier mène au palais du chevalier gouverneur. Avant cela il nous faut admirer, sculptée à même la pierre, la proue d’une trirème daté de 170 av. JC, destinée à servir de support à une statue en bronze à la gloire d’une figure honorée par les habitants de Lindos.

Intérieur de la forteresse de Lindos (photo par Axel)
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Ensuite, sans oublier de saluer au passage les anciennes inscriptions et les socles de figures effondrées, déambulant sans suivre une quelconque logique de visite, fuyant plutôt le contact avec les pèlerins grégarisés sous le franc soleil égéen, encore peu nombreux à cette heure matinale, on passera le long des créneaux de la forteresse médiévale, dans un chaos de pierre pour rejoindre les Propylées et l’allée romaine conduisant au temple d’Athéna.




Faucon crécerelette (Photo par Axel)
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De là, entre ciel et mer, à flanc de falaise une fulgurance ; le tournoiement en cercles rapides de faucons crécerellettes. Arrimé au parapet, face à l’Acropole, on peut y suivre leur course vertigineuse, tandis qu’en contrebas éclatent les vagues sur les récifs. Ils glissent dans le bleu du ciel avec l’élégance indifférente de qui ne vit pas au travers du regard d’autrui. Au loin se dessine l’œil du port de Saint-Paul[4] – d’ailleurs, sauf l’ami des oiseaux, qui a conscience de leur présence ? Certainement pas ces gens pressés, juste avides d’un selfie avant de se ruer vers leur bus.

Vue du port de Saint-Paul, depuis le temple d'Athéna (photo par Axel)
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Temple d'Athéna (photo par Axel)
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Situé au point le plus élevé du caillou de Lindos, le temple d’Athéna domine la proue de ce navire de pierre formé par l’Acropole. Long de 22 mètre et large de 8, les ruines visibles aujourd’hui sont celles du temple datant du Ive siècle av JC, restaurée au début du XXe siècle, pendant la période d’occupation italienne. L’histoire de ce temple nous est rapportée par les Chroniques de Lindos, attribuées à Timachidas[5] de Rhodes en 99 av. JC. Ce document se présente sous la forme d’une plaque gravée sur un bloc de marbre, qui se dressait dans le sanctuaire d’Athéna.


Vue du village depuis la proue du rocher de Lindos (photo par Axel)
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A flanc de falaise (photo par Axel)
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Colonnes de l'allée hellénistique (photo par Axel)
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En contre bas, le village, d’un blanc immaculé tranche sur le paysage ocre piqué de végétations… Et l’on se prend à imaginer les perses, en 491 av. JC, commandés par Datis, un navarque de la flotte de Darius premier, assiéger Lindos où s’étaient réfugiés une bonne part de la population de Rhodes. Et tandis que l’assaillant attendait que les assiégés[6] viennent à manquer d’eau, Athéna apparut en rêve  à un prêtre du temple, demandant de conserver courage, qu’elle allait demander de l’eau à son père, Zeus. Il répéta le rêve aux habitants, et lorsqu’ils vérifièrent leurs réserves ils virent qu’ils avaient de l’eau pour tenir cinq jours. Ils demandèrent aux Perses une trêve de cette durée, se disant que si Athéna ne les avaient pas aidés d’ici là ils se rendraient. Datis fut amusé. Mais le lendemain le ciel s’assombrit et des trombes d’eau se déversèrent sur les assiégés - et pas sur les troupes perses  également assoiffées. Abasourdit Datis envoya ses plus beaux habits - sa cape, son collier, son brassard - en offrande à la déesse, ainsi qu’une tiare perse, une épée courte et un char de guerre.

Colonnades et escaliers de Lindos (photo par Axel)
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Pierres gravées (photo par Axel)
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En contrebas, vue de l'allée hellénistique (photo par Axel)
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Redescendus par le grand escalier, l’humeur vagabonde on parcourt l’allée hellénistique, datant de 200 av. JC, longue de 87 mètres et qui, aux temps de sa splendeur, se trouvait semée de 42 colonnes doriennes. De là, il est loisible d’aller méditer, assis sur les pierres disposées en demi-cercle, contre le mur de la chapelle byzantine de Saint-Jean, au destin mortel des civilisations.
Chapelle byzantine de Lindos (photo par Axel)
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Au pied du mur de la chapelle de Lindos (photo par Axel)
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Vue de la chapelle (photo par Axel)
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Enfin, avec le soleil du zénith perché  à la verticale au-dessus de nos têtes, nos pas iront se perdre au-delà de l’escalier post-hellénistique, dans le désordre des allées encombrées de vestiges et d’arbustes. Et laisser les accidents du paysage nous conter l’histoire d’un monde qui n’est plus ; entre un passé bel et bien révolu, ravivé par nos songeries, et ce présent immédiat, illustré par le ronflement d’un bateau venus déposer sa cargaison humaine aux pieds du rocher…


Arrivée du bateau à Lindos (photo par Axel)
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Une fois hors de  l’enceinte, puisque nous ne sommes pas pressés, l’envie se fera sentir de goûter la saveur d’une balade pédestre. Et nous voilà à tourner autour de la muraille et de son rocher comme autour d’une statue colossale, saisissant ici les stries régulières, à même la colline, du théâtre antique (Ive av. JC), et là la béance monstrueuse située sous le socle même du rocher. Bouche d’ombre sur laquelle papillonnent, réduits à de minuscules taches colorées, les badauds de Lindos. Alors, saisis de vertige on ira se perdre du côté des criques et de la mer, parmi les oiseaux, les plantes et les herbes folles.


Forteresse de Lindos (photo par Axel)
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Vue de Lindos (photo par Axel)
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Vue de Lindos (photo par Axel)
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Proue du rocher de Lindos (photo par Axel)
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Théâtre antique de Lindos (photo par Axel)
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Enfin…
S’adonner face à la mer au ravissement de l’instant.
Pourquoi non ?

Méditation... (photo par Kristof)
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[1] Cité par Diogène Laërce.
[2] Nombre d’informations historiques sur Lindos reprises dans ce billet proviennent d’un petit guide de voyage intitulé Lindos, 30 siècles de beauté, (editions Marmatakis).
[3] Sommes venus en mai, hors période de vacances scolaire. Je n’ose imaginer la fréquentation du site en plein été.
[4] Paul de Tarse aurait sejourné à Lindos en 57, lors de son périple vers Ephèse.
« Le décret précise les noms des deux auteurs de la Chronique, Tharsagoras, fils de Stratos, de Ladarma et Timachidas, fils d’Hage­sitimos, de Lindos, qui est le fils du proposant du décret » et la note de bas de page correspondante : « Timachidas est cité ailleurs, comme grammairien notamment, ce qui a poussé des auteurs modernes à le considérer comme seul véritable auteur de la « Chronique ». On peut se demander pourquoi le décret, proposé par le père de Timachidas, mentionnerait un autre auteur que son fils, s’il n’avait pas une part reconnue de responsabilité dans le texte. »

[6] Tiré de Omens and Oracles: Divination in Ancient Greece, p 296.


10 juil. 2017

Marcheurs... De "walking dead" aux marcheurs blancs



« L’optimisme effréné du parti modéré d’aujourd’hui – le parti de l’adaptation pour l’adaptation au ‘mouvement’ tel qu’il semble unique et inéluctable – se traduit notamment par la célébration de la ‘démocratie cosmopolite de marché’ »[1].

Voilà ce que Pierre-André Taguieff écrivait en 2001 dans son essai Résister aubougisme…  Un livre prémonitoire à bien des égards.

Bouger pour bouger donc… Moderniser, mot valise, « passe-partout lexical », désignant dans les faits « l’intégration dans l’espace marchand, (de) toutes les institutions, l’extension illimitée des logiques de fonctionnement de l’entreprise ». Voilà qui sied à un Etat Start-Up…

Dans une autre genre, les zombies de Walking dead pérégrinent sans but, comme des âmes en peine, juste mû par une soif inextinguible de chair fraiche à dévorer.  L’instantané de la consommation à outrance. Voilà le modèle. D’où, sans doute, ce ballet de mort-vivants dans les rues de Hambourg, lors du sommet du G20 ; une performance artistique saisissante du groupe 1000 GESTALTEN qui n’est pas sans faire songer à l’épisode de Matrix ou Neo s’apprête à découvrir « the real world ».  



Dans Game of Thrones, au-delà du Mur, sévissent un autre type de créatures en mouvement ; les inquiétants marcheurs blancs. Espèce d’oligarques fantastiques des neiges, dotés de sombres pouvoirs ils se constituent une armée de charognes. On ne sait pas vraiment ce qu’ils veulent, mais cela ne présage rien de bon. « Winter is coming » ! Les vents glacials hurlent, les légions aux orbites vides se mettent en marche.



Mais il existe d’autres manières d’être en marche. La seule qui vaille… En empruntant par exemple, à l’instar de SylvainTesson, les chemins noirs : « c’est d’abord une représentation graphique de l’itinéraire que l’on peut découvrir sur une carte d’état-major (…) à l’échelle au 25 millième, c’est-à-dire 1 cm pour 250 m (…) C’est une échelle qui est tout à fait bénie lorsqu’on a envie de s’enfoncer dans un territoire, puisque la représentation graphique au 25 millième nous donne toutes les promesses possibles que nous pouvons espérer. (…) Ces chemins les plus tenus, les plus minuscules, à peine plus épais qu’un cheveu.. Et d’ailleurs, l’institut Géographique, dans le cartouche de légende indique que le chemin noir, le petit chemin qui parfois n’est qu’un simple pointillé est un chemin à la praticabilité aléatoire. Cette expression est toute à fait charmante ; on dirait presque une définition de l’existence. Le chemin noir sur le terrain c’est le chemin embroussaillé, c’est le serpentin qui descend le long d’un versant, c’est la piste rurale, le chemin oublié, le chemin forestier couvert de ronces (…) Ma troisième définition du chemin noir est plus intérieure, plus intime : c’est le chemin sur lequel on peut conduire son existence, (…) en recourant aux armes de la solitude, du silence, d’une certaine forme de lenteur. Ça c’est le chemin noir existentiel , et qui permet d’essayer d’échapper aux injonctions, aux impératifs de l’époque, lesquels sont cette espèce d’obligation de se soumettre toujours au brouhaha, et la rupture avec le souvenir, le rêve et le passé ».





[1] On peut ici songer au "nomade attalien" défini par Jean-Claude Michéa .