Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


23 juil. 2017

Le rocher de LINDOS, à Rhodes sur les traces de Cléobule

Vue de Lindos, depuis la route nord (photo par Axel)
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Des sept sages de la Grèce antique (οἱ ἑπτά σοφοί) ;

L’un déambulait dans les rues pentues de Priène, sous l’ombre du mont Mycale. Il pensait que « La plupart des hommes sont mauvais». Comment lui donner tout à fait tort, alors qu’il vivait dans une ville qui bientôt verrait le passage d’Alexandre qui, à défaut de faire de l’ombre au Cynique, déposera, pour prix de ses forfaits, une offrande au temple d’Athena, dont  il ne reste aujourd’hui debout que 5 colonnes ? 

Mais Bias de Priène s’inclinera devant la postérité de son voisin de Milet, Thalès, philosophe et mathématicien, ayant eu le bonheur de trépasser alors qu’il assistait à une joute athlétique – mort par déshydratation, une manière d’illustrer la vertu thérapeutique du sport….

Des quatre autres justes grecs de la tradition je ne dirai rien ici, pour ne m’intéresser qu’au dernier, Cléobule de Lindos, dont la devise était « La modération est le plus grand bien. » (Μέτρον ἄριστον), ce qui vaut bien autre chose… Il n’était d’ailleurs pas l’homme d’une unique formule, et on lui doit aussi l’idée qu’il « faut marier les filles quand elles sont encore des jeunes filles pour l’âge, et déjà des femmes pour la raison ».
Né vers 630 av. JC, il deviendra par héritage tyran de la cité. A l’origine de la reconstruction du temple d’Athéna (détruit depuis le VIIIe s), son règne coïncidera avec l’apogée de Lindos et, à son trépas vers 560, il recevra cette épitaphe : « Le sage Cléobule est mort, et sur lui pleure. Lindos, sa patrie que la mer de toutes parts entoure. »[1]

Vue du village de Lindos, grimpant vers la forteresse (photo par Axel)
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La légende veut que Lindos fût fondé par le petit-fils du dieu Hélios, figure tutélaire de l’île de Rhodes.
Il faut dire qu’avec son acropole posée sur un énorme rocher planté au-dessus de la mer Egée et dont le sommet, à la forme d’un plateau triangulaire, porte à sa proue un temple d’Athéna, les lieux en imposent.
Dans les faits, les premiers vestiges archéologiques sur le site remontent à l’époque néolithique et des tombes mycéniennes (14ième siècle av. JC), démontrent la présence des Achéens dans la région.[2] Une histoire vieille de plus de trois mille ans. Nous y reviendrons.


Sur les pentes de Lindos (photo par Axel)
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Corneille mantelée (photo par Axel
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Depuis la route en provenance du nord, d’un coup la forteresse médiévale, comme une apparition, se découpe au loin sur le ciel. Après quelques lacets, on commence à en deviner ses créneaux. Il est alors bon de s’arrêter pour savourer le paysage. Un paysage grandiose, avec ce caillou invraisemblable, posé là par la volonté de quelques dieux de l’Olympe. A ses pieds, parure étirée en demi-cercle, repose le village et ses 3600 âmes. Au-devant, une anse d’un bleu profond bordée par le filet d’une plage, sommeille encore. Il est tôt[3] et le site n’est pas encore envahi par ces groupes de touristes déversés en masse par d’énormes bus et qui, affublés d’écouteurs, se déplacent en essaim d’un endroit l’autre au gré des explications stéréotypées de guides qui n’en peuvent plus de répéter leur litanie.
Au premier plan, un groupe d’arbres isolé dans la rocaille se serre dans le silence… Une corneille mantelée rigole. Et les derniers kilomètres…
Venelles de Lindos (photo par Axel)
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Pour caresser les vestiges archéologiques il faut encore sinuer à pied au travers les venelles pentues de Lindos – quel bonheur que les véhicules motorisés ne puissent y atteindre !  Longer les cours au charme indéniable des maisons des capitaines, ces ‘archontika’, dont certaines remontent au XVIe siècle. Puis grimper sur un sentier aménagé, à flanc de rocher, déclinant évidemment les offres des muletiers.
A mi-parcours, si on jette un coup d’œil en contrebas sur les ondulations du paysage, on pourra aviser, lovée à flanc de paroi entre deux plateaux de caillasse, une étrange cavité située au-delà du croissant du village. Flanquée de fragments de colonnades, ce gouffre d’ombre constitue les restes du mausolée de la famille d’un certain Archocratès, prêtre de la déesse. L’ensemble est daté de deux siècles avant JC.
Tout passe…

Entrée de la forteresse médiévale (Photo par Axel)
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De Rhodes Pindare raconte : « Des eaux profondes émergea Rhodes, enfant de la déesse de l’amour Aphrodite, pour devenir la muse d’Hélios. Zeus aima tant les habitants de Rhodes qu’il leur envoya une pluie d’or ». Ile maîtresse de Dodécanèse, les premiers habitants connus en foulèrent le sol il y a de cela 7000 ans. La mythologie, volontiers contradictoire, leur donnera le nom d’Héliades et d’Hélectriones. Car les Héliades sont aussi les filles d’Hélios, celles dont le chagrin se mua en ambre, avant d’être elles-mêmes métamorphosées en arbres.
Trirème gravée (Photo par Axel)
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De ces lignées incertaines naquirent trois fils, qui donneront les noms des trois premières villes-états : Kamiros (dont je parlerai peut-être dans un prochain billet), située à flanc de colline face à la côte ouest, et dont on peut aujourd’hui admirer les vestiges, Ialyssos, érigée juste à côté de la ville de Rhodes actuelle, et donc Lindos, fondée selon la tradition par les Doriens entre les douzièmes et dixièmes siècles avant JC.
Un destin illustre était promis à cette île bénie des dieux. Aussi n’est-il pas surprenant de voir Homère, dans son catalogue des vaisseaux (passage du chant II de l’Iliade),  indiquer que les rhodiens envoyèrent, sous le commandement de Tlépolème, neufs nefs à la guerre de Troie : « Tlépolème, le noble et grand Héraclide,avait amené de Rhodes neuf vaisseaux de Rhodiens à la fière attitude ; ils habitaient Rhodes, répartis en trois groupes : Lindos, Iélysos et la blanche Camire ».


Colonne gravée (photo par Axel)
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Eschine, l’un des grands orateurs de l’antiquité grecque et adversaire de Démosthène, y fondera en 324 av JC une école de rhétorique. Viendra plus tard Charès, l’architecte du célèbre colosse, érigé en 292 av JC et qui sera renversé 65 ans plus tard par un tremblement de terre. Puis Apollonios, poète épique du IIIe av JC, fauteur des Argonautiques, une épopée en quatre chants, restée dans les mémoires…
Les secousses telluriques fréquentes, associés à la conquête de Rhodes par le romain Cassius en 42 avant l’ère chrétienne, sonneront le déclin de l’île. De nombreux conquérants s’y succéderont ensuite. Parmi eux, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean qui, de 1309 à 1522, gouverneront Rhodes, avant de céder la place pour quatre siècles aux Ottomans. Rhodes ne sera finalement rattachée à la Grèce qu’à la fin de la seconde guerre mondiale, après être passée en 1912 sous férule italienne.
Heurs et malheurs d’une île au cours des âges…







Chaos de pierre (photo par Axel)
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Mais il en temps de payer son écot à la modernité, et pénétrer dans l’enceinte médiévale. Car c’est ce qui fait aussi la richesse de Lindos : la superposition visible des époques.
Aux pieds de la muraille, un imposant escalier mène au palais du chevalier gouverneur. Avant cela il nous faut admirer, sculptée à même la pierre, la proue d’une trirème daté de 170 av. JC, destinée à servir de support à une statue en bronze à la gloire d’une figure honorée par les habitants de Lindos.

Intérieur de la forteresse de Lindos (photo par Axel)
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Ensuite, sans oublier de saluer au passage les anciennes inscriptions et les socles de figures effondrées, déambulant sans suivre une quelconque logique de visite, fuyant plutôt le contact avec les pèlerins grégarisés sous le franc soleil égéen, encore peu nombreux à cette heure matinale, on passera le long des créneaux de la forteresse médiévale, dans un chaos de pierre pour rejoindre les Propylées et l’allée romaine conduisant au temple d’Athéna.




Faucon crécerelette (Photo par Axel)
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De là, entre ciel et mer, à flanc de falaise une fulgurance ; le tournoiement en cercles rapides de faucons crécerellettes. Arrimé au parapet, face à l’Acropole, on peut y suivre leur course vertigineuse, tandis qu’en contrebas éclatent les vagues sur les récifs. Ils glissent dans le bleu du ciel avec l’élégance indifférente de qui ne vit pas au travers du regard d’autrui. Au loin se dessine l’œil du port de Saint-Paul[4] – d’ailleurs, sauf l’ami des oiseaux, qui a conscience de leur présence ? Certainement pas ces gens pressés, juste avides d’un selfie avant de se ruer vers leur bus.

Vue du port de Saint-Paul, depuis le temple d'Athéna (photo par Axel)
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Temple d'Athéna (photo par Axel)
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Situé au point le plus élevé du caillou de Lindos, le temple d’Athéna domine la proue de ce navire de pierre formé par l’Acropole. Long de 22 mètre et large de 8, les ruines visibles aujourd’hui sont celles du temple datant du Ive siècle av JC, restaurée au début du XXe siècle, pendant la période d’occupation italienne. L’histoire de ce temple nous est rapportée par les Chroniques de Lindos, attribuées à Timachidas[5] de Rhodes en 99 av. JC. Ce document se présente sous la forme d’une plaque gravée sur un bloc de marbre, qui se dressait dans le sanctuaire d’Athéna.


Vue du village depuis la proue du rocher de Lindos (photo par Axel)
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A flanc de falaise (photo par Axel)
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Colonnes de l'allée hellénistique (photo par Axel)
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En contre bas, le village, d’un blanc immaculé tranche sur le paysage ocre piqué de végétations… Et l’on se prend à imaginer les perses, en 491 av. JC, commandés par Datis, un navarque de la flotte de Darius premier, assiéger Lindos où s’étaient réfugiés une bonne part de la population de Rhodes. Et tandis que l’assaillant attendait que les assiégés[6] viennent à manquer d’eau, Athéna apparut en rêve  à un prêtre du temple, demandant de conserver courage, qu’elle allait demander de l’eau à son père, Zeus. Il répéta le rêve aux habitants, et lorsqu’ils vérifièrent leurs réserves ils virent qu’ils avaient de l’eau pour tenir cinq jours. Ils demandèrent aux Perses une trêve de cette durée, se disant que si Athéna ne les avaient pas aidés d’ici là ils se rendraient. Datis fut amusé. Mais le lendemain le ciel s’assombrit et des trombes d’eau se déversèrent sur les assiégés - et pas sur les troupes perses  également assoiffées. Abasourdit Datis envoya ses plus beaux habits - sa cape, son collier, son brassard - en offrande à la déesse, ainsi qu’une tiare perse, une épée courte et un char de guerre.

Colonnades et escaliers de Lindos (photo par Axel)
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Pierres gravées (photo par Axel)
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En contrebas, vue de l'allée hellénistique (photo par Axel)
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Redescendus par le grand escalier, l’humeur vagabonde on parcourt l’allée hellénistique, datant de 200 av. JC, longue de 87 mètres et qui, aux temps de sa splendeur, se trouvait semée de 42 colonnes doriennes. De là, il est loisible d’aller méditer, assis sur les pierres disposées en demi-cercle, contre le mur de la chapelle byzantine de Saint-Jean, au destin mortel des civilisations.
Chapelle byzantine de Lindos (photo par Axel)
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Au pied du mur de la chapelle de Lindos (photo par Axel)
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Vue de la chapelle (photo par Axel)
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Enfin, avec le soleil du zénith perché  à la verticale au-dessus de nos têtes, nos pas iront se perdre au-delà de l’escalier post-hellénistique, dans le désordre des allées encombrées de vestiges et d’arbustes. Et laisser les accidents du paysage nous conter l’histoire d’un monde qui n’est plus ; entre un passé bel et bien révolu, ravivé par nos songeries, et ce présent immédiat, illustré par le ronflement d’un bateau venus déposer sa cargaison humaine aux pieds du rocher…


Arrivée du bateau à Lindos (photo par Axel)
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Une fois hors de  l’enceinte, puisque nous ne sommes pas pressés, l’envie se fera sentir de goûter la saveur d’une balade pédestre. Et nous voilà à tourner autour de la muraille et de son rocher comme autour d’une statue colossale, saisissant ici les stries régulières, à même la colline, du théâtre antique (Ive av. JC), et là la béance monstrueuse située sous le socle même du rocher. Bouche d’ombre sur laquelle papillonnent, réduits à de minuscules taches colorées, les badauds de Lindos. Alors, saisis de vertige on ira se perdre du côté des criques et de la mer, parmi les oiseaux, les plantes et les herbes folles.


Forteresse de Lindos (photo par Axel)
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Vue de Lindos (photo par Axel)
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Vue de Lindos (photo par Axel)
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Proue du rocher de Lindos (photo par Axel)
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Théâtre antique de Lindos (photo par Axel)
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Enfin…
S’adonner face à la mer au ravissement de l’instant.
Pourquoi non ?

Méditation... (photo par Kristof)
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[1] Cité par Diogène Laërce.
[2] Nombre d’informations historiques sur Lindos reprises dans ce billet proviennent d’un petit guide de voyage intitulé Lindos, 30 siècles de beauté, (editions Marmatakis).
[3] Sommes venus en mai, hors période de vacances scolaire. Je n’ose imaginer la fréquentation du site en plein été.
[4] Paul de Tarse aurait sejourné à Lindos en 57, lors de son périple vers Ephèse.
« Le décret précise les noms des deux auteurs de la Chronique, Tharsagoras, fils de Stratos, de Ladarma et Timachidas, fils d’Hage­sitimos, de Lindos, qui est le fils du proposant du décret » et la note de bas de page correspondante : « Timachidas est cité ailleurs, comme grammairien notamment, ce qui a poussé des auteurs modernes à le considérer comme seul véritable auteur de la « Chronique ». On peut se demander pourquoi le décret, proposé par le père de Timachidas, mentionnerait un autre auteur que son fils, s’il n’avait pas une part reconnue de responsabilité dans le texte. »

[6] Tiré de Omens and Oracles: Divination in Ancient Greece, p 296.


10 juil. 2017

Marcheurs... De "walking dead" aux marcheurs blancs



« L’optimisme effréné du parti modéré d’aujourd’hui – le parti de l’adaptation pour l’adaptation au ‘mouvement’ tel qu’il semble unique et inéluctable – se traduit notamment par la célébration de la ‘démocratie cosmopolite de marché’ »[1].

Voilà ce que Pierre-André Taguieff écrivait en 2001 dans son essai Résister aubougisme…  Un livre prémonitoire à bien des égards.

Bouger pour bouger donc… Moderniser, mot valise, « passe-partout lexical », désignant dans les faits « l’intégration dans l’espace marchand, (de) toutes les institutions, l’extension illimitée des logiques de fonctionnement de l’entreprise ». Voilà qui sied à un Etat Start-Up…

Dans une autre genre, les zombies de Walking dead pérégrinent sans but, comme des âmes en peine, juste mû par une soif inextinguible de chair fraiche à dévorer.  L’instantané de la consommation à outrance. Voilà le modèle. D’où, sans doute, ce ballet de mort-vivants dans les rues de Hambourg, lors du sommet du G20 ; une performance artistique saisissante du groupe 1000 GESTALTEN qui n’est pas sans faire songer à l’épisode de Matrix ou Neo s’apprête à découvrir « the real world ».  



Dans Game of Thrones, au-delà du Mur, sévissent un autre type de créatures en mouvement ; les inquiétants marcheurs blancs. Espèce d’oligarques fantastiques des neiges, dotés de sombres pouvoirs ils se constituent une armée de charognes. On ne sait pas vraiment ce qu’ils veulent, mais cela ne présage rien de bon. « Winter is coming » ! Les vents glacials hurlent, les légions aux orbites vides se mettent en marche.



Mais il existe d’autres manières d’être en marche. La seule qui vaille… En empruntant par exemple, à l’instar de SylvainTesson, les chemins noirs : « c’est d’abord une représentation graphique de l’itinéraire que l’on peut découvrir sur une carte d’état-major (…) à l’échelle au 25 millième, c’est-à-dire 1 cm pour 250 m (…) C’est une échelle qui est tout à fait bénie lorsqu’on a envie de s’enfoncer dans un territoire, puisque la représentation graphique au 25 millième nous donne toutes les promesses possibles que nous pouvons espérer. (…) Ces chemins les plus tenus, les plus minuscules, à peine plus épais qu’un cheveu.. Et d’ailleurs, l’institut Géographique, dans le cartouche de légende indique que le chemin noir, le petit chemin qui parfois n’est qu’un simple pointillé est un chemin à la praticabilité aléatoire. Cette expression est toute à fait charmante ; on dirait presque une définition de l’existence. Le chemin noir sur le terrain c’est le chemin embroussaillé, c’est le serpentin qui descend le long d’un versant, c’est la piste rurale, le chemin oublié, le chemin forestier couvert de ronces (…) Ma troisième définition du chemin noir est plus intérieure, plus intime : c’est le chemin sur lequel on peut conduire son existence, (…) en recourant aux armes de la solitude, du silence, d’une certaine forme de lenteur. Ça c’est le chemin noir existentiel , et qui permet d’essayer d’échapper aux injonctions, aux impératifs de l’époque, lesquels sont cette espèce d’obligation de se soumettre toujours au brouhaha, et la rupture avec le souvenir, le rêve et le passé ».





[1] On peut ici songer au "nomade attalien" défini par Jean-Claude Michéa . 

1 juil. 2017

La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène

On dit souvent que la démocratie est multiple. Et en effet, selon les lieux et les époques, elle arbore des habits sensiblement différents. Démocratie, mot valise, réduit dans une célèbre boutade à son plus petit dénominateur commun : « …le pire des régimes à l’exception de tous les autres ».
  
De la démocratie on peut faire la généalogie, en diagnostiquer les pathologies ou en analyser les soubresauts. Craindre encore avec Tocqueville la « tyrannie de la majorité », ou rêver avec Rousseau, à l’heure où l’idée du tirage au sort reprend des couleurs[1], d’une démocratie plus directe.

D’ailleurs, un système électif est-il plutôt de nature démocratique ou aristocratique ? Pour Sieyès c’est clair : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789)

Dans un article de la vie des idées – vaste programme – on peut lire sur le sujet : « On ne peut pas parler d’une crise de la représentation parce que la représentation a été instituée dès le début afin de contenir plutôt que réaliser la démocratie »[2]

Karl Popper (la Leçon de ce siècle) est quant à lui enclin à penser que « La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ».

Bref, comment se forger une image du fait démocratique ne relevant pas de l’opinion de comptoir ; ne versant ni dans l’irénisme de l’Idée démocratique, ni dans sa dénonciation caricaturale ?  Il semble raisonnable de penser qu’en liminaire un retour aux sources, et une analyse de ce que fut la démocratie à Athènes, pourrait être un bon point de départ.

La somme de l’historien danois Mogens H.Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène » (1991), y répond assez bien. L’auteur a consacré 25 années de recherches sur ce sujet et offre ici une synthèse des plus précieuses. Aussi est-il proposé ici le partage de notes de lectures de la première partie de l’ouvrage – valant incitation à lire l’ensemble de l’ouvrage.

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Acropole, la nuit (photo de Mélanie Glaine)
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Afin de mieux fixer les esprits voici en introduction un petit récapitulatif des dates essentielles et principaux protagonistes.
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Periodes historiques
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683 : Archonte de Créon : système des Eupatrides ( les « biens nés »)
621 : Premier code des lois (perte du monopole de la connaissance des lois par les Eupatrides)
594 : Pleins pouvoirs donnés à Solon ; rédaction d’un nouveau code des lois. Passage d’un gouvernement d’aristocrates à un gouvernement des riches.
561 – 527 : Pisistrate devient tyran (coup de force) 
527 – 510 : Hippias, fils de Pisistrate prend la suite
510 : Prise d’Athènes par les spartiates
510 – 507 : Isagoras vs Clisthène (2 aristocrates) ; Clisthène s’attache le peuple pour gagner
508 – 507 : Instauration d’une démocratie directe (par Clisthène) 
490 : Athènes défait les Perses à Marathon
462 : Ephialte et ses féaux (dont Périclès) parviennent à réduire l’aréopage à l’unique fonction de cour criminelle (Clisthène n’avait pas revu les prérogatives de cet ilot aristocratique).  
442 : Périclès est élu stratège
431 – 404 : guerre du Péloponnèse (Athènes vs Spartes)
415 : Alcibiade persuade les athéniens d’envoyer une grande armada contre Syracuse (mais condamné il fuit à Spartes).
415 – 413 : L’expédition de Sicile s’achève par une catastrophe : émergence d’une opposition oligarchique
411 : L’assemblée vote l’abolition de la démocratie (séance illégale : le gouvernement est remis entre les mains des 400)
410 : rétablissement de la démocratie
404 : Athènes capitule devant Spartes
404 : Les oligarques obligent le peuple à voter à décret désignant pour gouverneur 1 commission des trente qui devirent les trente tyrans sous la conduite de Critias (grand oncle de platon)
403 : les troupes des oligarques sont défaites par les démocrates et Critias est tué lors d’une bataille rangée. Rétablissement de la démocratie. 

Personnages
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Solon : 640 – 558
Pisistrate : 600 – 527
Clisthène : 
Périclès : 495 – 429
Démosthène : 384 – 322
Hérodote : 484 – 420 
Eschyle : 526 – 456
Sophocle : 495 - 406
Euripide : 480 – 406
Aristophane : 450 - 385
Socrate : 470 - 399
Platon : 424 - 347
Aristote : 384 – 322

Solon
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La Constitution d’Athènes jusqu’en 403 av JC

Athènes au Ve siècle av JC
Epoque archaïque
La démocratie fut introduite à Athènes par Clisthène en 507 av JC. 
Revenons 100 ans en arrière : Athènes était gouvernée par des magistrats choisis par et parmi les Eupatrides (les « bien nés ») ; c’est-à-dire les grandes familles. Les magistrats les plus puissants étaient les neuf archontes, dont le chef donnait son nom à l’année. Ce système remontait  à l’archontat d’un certain Créon, en 683. 
Les Eupatrides étaient, économiquement aussi, la classe dominante (…) et recevaient les contributions annuelles d’un nombre important et croissant de petits fermiers (s’ils manquaient à cette obligations ils pouvaient être vendus comme esclaves). (…) Les petits fermiers paupérisés finirent par se soulever en réclamant l’abolition de la servitude pour dette. 

Cylon, Dracon, Solon
En 636 ou 632, un athénien nommé Cylon tenta de s’imposer comme tyrannos de la cité. Quelques années plus tard, en 621, Athènes reçut son premier code de lois écrit, avec pour effet que les Eupatrides n’eurent plus le monopole de la connaissance des lois. 
En 594 les riches et pauvres se mirent d’accord : ils donnèrent à Solon les pleins pouvoirs pour imposer un compromis. Solon était lui-même u Eupatride. Il commença par une amnistie générale, puis abolit l’esclavage pour dettes et libéra ceux qui en avaient été victimes. 
Outre ses réformes économiques, Solon réforma aussi l’administration de la justice.
A l’époque de Solon, les Athéniens étaient déjà divisés en trois classes censitaires : les hippeis (les cavaliers), les zeugites (propriétaires d’une paire de bœufs) et les thètes (littéralement les ‘gagés’, les journaliers). Mais la quatrième, la plus haute, les pentacosiomédimnes (les gens capables de produire 500 ‘mesures’ en nature) peut avoir été ajoutée par Solon. Les électeurs ne pouvaient choisir que des citoyens de la classe supérieure. L’élection dépendait donc désormais de la fortune, non plus de la naissance. Et Solon créa par ce moyen les conditions d’un changement dans la société athénienne : le passage d’un gouvernement des aristocrates à celui des riches. 
Toutefois, le plus important de l’œuvre constitutionnelle de Solon, si l’on en croit la tradition, fut d’avoir crée le Conseil des Quatre Cents (à savoir cent représentants pour chaque tribu). 
Solon mena à bien la rédaction d’un nouveau code de lois : elles ne furent pas révisées avant la période de 410-399. 
Les réformes de Solon connurent le sort habituel des compromis douloureux : aucune des parties ne fut satisfaite (...) Le corps civique fut bientôt déchiré entre trois factions rivales : les ‘Gens de la plaine’, menés par Lycurgue ; les Gens d’au-delà de la montagne’, menés par Pisistrate ; et les ‘Gens de la côte’, menés par l’Alcméonide Mégaclès. Tous ces dirigeants étaient bien entendu des aristocrates. 

Pisistrate et Hippias
En 561, Pisistrate devint tyran à la suite d’un coup de force. Formellement, il ne porta pas atteinte à la constitution de Solon : il s’assura simplement que les archontes fussent de ses partisans et conserva toujours auprès de lui une garde personnelle de mercenaires. Il fut tyran (si l’on excepte deux périodes d’exil) de 561 à 527.
A Pisistrate succéda son fils Hippias (527-510). EN 510 Athènes fut prise, Hippias et ses proches assiégés sur l’Acropole : il capitula bientôt sur la promesse qu’il pourrait s’en aller librement, et partit en exil à Sigée avec sa famille.

Isagoras
Clisthène, désespérant de l’emporter avec le seul appui de l’aristocratie, « attacha le peuple à son parti ». Avec le soutien du démos, il l’emporta sur Isagoras. 

Clisthène
Clisthène institua un nouvel organe dans l’Etat, le Conseil des Cinq Cents, fondé sur une nouvelle division de l’Attique en dix tribus, trente circonscriptions et 139 dèmes. 
Clisthène veilla à ce que nombre de non-Athéniens, et même d’esclaves libérés, fussent inscrits dans les nouveaux dèmes ; devenant ainsi des citoyens d’Athènes, ils seraient un ferme soutien pour le nouveau régime. En 501 fut crée le collège des généraux, élu chaque année par le peuple et composé de dix membres : ils commandaient l’armée et furent tout au long du Ve siècle le plus important des corps de magistrats. 

Ostracisme
Ostraka
Et puis il y eut l’ostracisme (...) : procédure par laquelle un personnage une vue pouvait être banni pour dix ans. On l’appela ostrkismos parce que le vote était exprimé sur des ostraka, des tessons de poterie. Les tessons étaient comptés : s’il y en avait au moins 6000, ils étaient triés par nom ; celui dont le nom revenait le plus souvent devait sans recours ni exception partir dans les dix jours pour dix ans de bannissement. 
On a raison d’attribuer à Clisthène la loi d’ostracisme, mais les Athéniens ne l’utilisèrent réellement que vingt ans après, pour bannir Hipparchos, un parent du dernier tyran, en 487.
Le bannissement par ostracisme fut utilisé une quinzaine de fois pendant le Ve siècle. La procédure ne fut jamais abolie, mais resta lettre morte au IVe siècle. 

Ephialte
En défaisant les Perses et en ostracisant les partisans de la tyrannie, en créant la Ligue de Délos en 478 et en consolidant la suprématie de leur flotte dans la mer Egée, les Athéniens établirent les conditions pour un nouveau progrès de la démocratie. La transformation d’Athènes, d’une puissance terrestre en une puissance maritime, rééquilibra les pouvoirs à l’intérieur de la cité dans la mesure où les forces terrestres (les hoplites) étaient recrutées parmi la classe moyenne, tandis que les pauvres (les thètes) fournissaient les équipages de la flotte
L’aréopage de l’époque archaïque avait supervisé les lois, la conduite des Athéniens en général. Mais un groupe de démocrates, menés par Ephialte et ses féaux, le jeune Périclès et Archestatros, mirent toute leur ardeur à noyer tous ensemble ces îlots de pouvoir aristocratique au beau milieu d’un Etat démocratique et, en 462, ils parvinrent à réduire l’Aréopage à l’unique fonction de cour criminelle dans le cas du meurtre d’un citoyen athénien. 

Périclès
Périclès
Ephialte fut cependant assassiné et Périclès lui succéda comme « chef du peuple ». Thucydide (fils de Mélésias), mena un temps l’opposition, jusqu’à ce qu’il soit ostracisé en 443. Année après année, Périclès était élu stratège. Thucydide (l’historien) en fut amené à forger le fameux apophtegme selon lequel en ces années-là à Athènes « sous le nom de la démocratie, c’était en fait le premier citoyen qui gouvernait ». 
Périclès introduisit le salaire journalier, d’abord pour les jurés siégeant au Tribunal du Peuple, puis pour les membres du Conseil et les autres magistrats.
Périclès fit adopter une loi qui réservait désormais la citoyenneté à ceux dont les deux parents étaient athéniens ; avec la réforme péricléenne, le fossé entre citoyens et non-citoyens s’approfondit et le corps des citoyens devint un groupe fermé, peu susceptible de croissance. 

Les successeurs de Périclès
L’essor de l’empire athénien et la peur qu’il inspirait aux autres Etats conduisit la Guerre du Péloponnèse. Sparte était la puissance terrestre, représentante et soutien de l’oligarchie ; Athènes, la puissance maritime, soutien de la démocratie. La guerre dura 27 ans, de 431 à 404.
Les nouveaux dirigeants avaient soif de pouvoir, et cela nuisit à la conduite de cette guerre : les philosophes les nommèrent dédaigneusement « démagogues ». Mais les derniers dirigeants du modèle traditionnel, Nicias et Alcibiade, en étaient également assoiffés. En 415, Alcibiade persuada les Athéniens d’envoyer une grande Armada contre Syracuse, sous sa propre direction ; mais au moment ou la flotte devait appareiller, il fut dénoncé, accusé d’avoir parodié et profané les Mystères d’Eleusis au cours d’orgies nocturnes (...) Il est à remarquer qu’un grand nombre d’entre eux appartenaient au cercle de Socrate. 

Les révolutions oligarchiques
L’expédition de Sicile (415-413) s’acheva de façon catastrophique et entraina l’émergence d’une opposition oligarchique. (...) Cette opposition était menée par Pisandre et par Théramène et l’orateur Antiphon pour éminence grise. Leur programme : revenir à la constitution de Solon ; leur méthode : la terreur. Des contacts furent pris avec Alcibiade, désormais exilé en territoire Perse : il promit d’obtenir l’alliance de la Perse si Athène répudiait la démocratie et rapportait sa condamnation à mort. Cela déboucha (...) à une séance illégale (où) l’Assemblée vota l’abolition de la démocratie (et la remise du) gouvernement entre les mains d’un Conseil des 400 choisi par les oligarques. 
Le régime des 400 ne dura que 4 mois : Alcibiade fut incapable d’apporter l’alliance promise et la flotte resta fidèle à la démocratie. (...)
Pisandre s’enfuit à Sparte et Antiphon fut condamné et exécuté. (...) Les athéniens rétablirent la démocratie au printemps 410 et entreprirent la révision des lois de Dracon et de Solon. 
(...)
Les athéniens subirent de la part des spartiates un siège de 4 mois et capitulèrent au printemps 404.(...)
Les conséquences constitutionnelles furent alors énoncées : la démocratie a fait faillite, disait-on. Les oligarques se mirent de nouveau en avant, cette fois ci sous la direction de Théramène et de Critias, le grand-oncle maternel de Platon. Ils bénéficiaient de l’aide des spartiates : ils obligèrent le peuple  à voter un décret désignant pour gouverner Athènes une commission des Trente. (...mais ces derniers) se transformèrent bientôt en junte militaire et méritèrent rapidement le nom qui ne les a jamais plus quittés de « Trente tyrans ». Critias menait l’aile dure de ces oligarques, et lorsque Théramène protesta contre la dureté de leurs exactions, il fut exécuté sur-le-champ. (...)
Bien entendu, beaucoup de démocrates sincères avaient fui ; ce sont eux qui rassemblèrent et organisèrent la résistance. Les troupes des oligarques furent défaites et Critias tué lors d’une bataille rangée près des ruines des Longs Murs. (...)
A l’automne 403, les démocrates revinrent triomphalement à Athènes et une amnistie fut proclamée ; deux ans plus tard ce qui restait des dirigeants oligarques fut exécuté. La démocratie fut rétablie, et même déifiée : au IVe siècle, on faisait des offrandes à la déesse Demokratia. 

Rameurs d'une trière, vers 410/400 av JC

Athènes, cité-état et démocratie

La polis
La Grèce classique était divisée en quelques 750 poleis, ou « cité-états ». A ces 750, il faut en ajouter au moins 300 autres, communautés d’immigrés fondés par les Grecs à l’extérieur de la Grèce proprement dite. (...) Tout le long des côtes de la méditerranée et de la Mer Noire étaient disposées des cités-états grecques, « comme des grenouilles autour d’une mare », pour reprendre l’expression si vivante de Platon. (...)
Athènes était la plus peuplée de toute la Grèce. (...) Il y avait environ 60.000 citoyens mâles au Ve siècle, quand Périclès dirigeait Athènes et a peu près 30.000 quand Démosthène la dirigea contre Philippe de Macédoine cent ans plus tard. (...)
Mais qu’était-ce une polis ? Son sens fondamental est celui d’une « citadelle » ; polis en vint à signifier une « cité ».

L’Etat
Un Etat est un gouvernement pourvu du droit exclusif de faire respecter un ordre légal donné à l’intérieur d’un territoire donné sur une population donnée.

La taille
Voici encore une différence entre polis et Etat : démographiquement la polis était une lilliputienne. (...)
Athènes : la communauté politique des citoyens ne pouvait fonctionner que parc que sur les 30.000 de plein droit, il n’y en avait pas plus de 6000, en règle générale, pour se présenter à l’Assemblée et aux Tribunaux du peuple. (....)
Aristote a pleinement raison lorsque, au livre III de sa Politique, il défini la polis comme une « communauté de citoyens participant à un système politique ». 

 Politeia
Le concept de politeia était utilisé pour désigner ce qui liait les citoyens entre eux à l’intérieur d’une société : les institutions politiques de l’Etat et, dans un sens plus précis, la structure des des organes de gouvernement de cet Etat.

Typologie des constitutions
L’aspect le plus singulier de cette analyse aristotélicienne est cet avatar positif du gouvernement du grand nombre, seulement appelé politeia (…) alors que son maître Platon, distingue entre bonne démocratie et une mauvaise ; plus tard, chez Polybe, la bonne variante est appelée ‘démocratie’ et la mauvaise ‘ochlocratie’, le ‘gouvernement de la tourbe, de la foule’. 

Typologie des démocraties
Dans les démocraties de type I, la communauté est majoritairement rurale ; occupée à cultiver la terre, elle a peu de temps pour tenir les assemblées.
Aristote traite toujours la démocratie comme la mauvaise forme du ‘gouvernement du grand nombre’. (…) Aussi pour lui, la démocratie est-elle en réalité le gouvernement des pauvres plutôt que celui du grand nombre. 


Le terme démocratie
La constitution d’Athènes fut celle d’une démokratia depuis les réformes de Clisthène en 507 jusqu’à la défaite dans la guerre lamiaque en 322 (…)
Il est exact que le mot démokratia n’apparaît pas dans nos sources avant la seconde moitié du Ve siècle. (…) Quoi qu’il en soit, il n’y aucun doute que les athéniens, tant dans les circonstances officielles que dans la conversation courante, appelaient leur constitution démokratia. 

La démocratie comme système politique
Aujourd’hui le concept de ‘politique’ tend à faire principalement référence au processus de décision politique, et on distingue (au moins en principe) entre l’administratif et le politique. On attend de l’administration dans un régime démocratique qu’elle soit pragmatique et apolitique (même si c’est rarement le cas dans les faits). Les athéniens voyaient les choses autrement. Pour eux, tout ce qui concernait le polis était ‘politique’ : ils étaient parfaitement capables de distinguer entre la préparation, la prise de décision et l’exécution, mais ils faisaient pas de distinction entre le politique et l’administratif.

La démocratie comme idéologie
De nos jours, la démocratie est à la fois un système politique et une idéologie politique. L’un et l’autre sont liés par la conviction que les idéaux démocratiques sont mieux portés par des institutions démocratiques que par toute autre sorte de gouvernement (…)
Eschine : « … les monarques et les chefs d’une oligarchie trouvent leur salut dans la méfiance et dans les gardes du corps. Les oligarques et ceux qui gouvernent suivant le principe de l’inégalité doivent se garder des hommes capables de renverser l’Etat par la force des armes, mais nous, dont la constitution est fondée sur l’égalité et le droit, nous devons écarter ceux dont les paroles ou la conduite porte atteinte à la loi ». 
Les idéaux démocratiques sont en réalité au nombre de deux : liberté et égalité.

Athènes, vue depuis l'Acropole - KF Shinkel, 1825

Liberté 
C’était éleuthéria : la liberté politique de participer aux institutions démocratiques ; la liberté privée de vivre comme on l’entendait. (…)
La démocratie athénienne apporta une certaine protection au foyer du citoyen. (…) Mais au-delà de la protection due à la personne, au foyer, aux biens, le plus précieux des droits individuels est la liberté de parole.

Remarque de Démosthène : la différence fondamentale entre l’oligarchie spartiate et la démocratie athénienne, c’est qu’à Athènes on est libre de louer la constitution de Spartes, et son mode de vie, si on en a l’envie , alors qu’à Sparte il est interdit de louer aucune autre constitution que celle de Sparte.

Mais avoir des lois et des règlements pour protéger les citoyens ne suffit pas : il doit y avoir aussi des moyens de les renforcer quand c’est la cité démocratique elle-même, ou ses représentants, qui leur porte atteinte. Aussi les athéniens prévirent-ils des procédures, publique et privée, contre les magistrats. Par exemple, à la fin du mandat, chaque citoyen pouvait entamer une procédure à titre privée contre un magistrat qui avait outrepassé ses droits.

Egalité
Pour parler d’égalité, les athéniens avaient plusieurs termes, tous composés avec le préfixe iso - : isonomia (égalité des doits politiques), isègorai (égal droit de parole dans les assemblées politiques), isogonia (égalité par la naissance) et isokratia (égalité de pouvoir)
[Les historiens sont d’accord pour faire de l’égalité à Athènes un concept purement politique qui ne s’est jamais étendu aux domaines social et économique (…) Jamais l’égalité de nature n’a été partie intégrante de l’idéologie démocratique athénienne.

Acropole
Le peuple d’Athènes 


La population d’Athènes 
Les trois groupes
Les citoyens, les résidents étrangers (appelés métèques) et les esclaves. 
Les citoyens constituaient l’ordre privilégié : la loi leur donnait le monopole de la propriété foncière et le pouvoir politique ; les métèques étaient un ordre moins privilégié : des gens libres, s’adonnant principalement à l’artisanat, au commerce et aux services ; les esclaves constituaient un ordre déshérité, que la loi protégeait seulement en ceci qu’on ne pouvait les tuer impunément. 
Ce serait une erreur que de traiter les esclaves comme une classe unique, vu qu’un petit nombre d’entre eux appartenaient à la classe exploitante, alors que celle des exploités incluait, outre bien sûr la majeure partie des esclaves, un nombre non négligeable de citoyens et de métèques ; ce serait une autre erreur que d’identifier la classe exploitante avec les citoyens, vu que nombre de citoyens étaient des ‘non possédants’ et que cette classe incluait aussi pas mal de métèques et quelques esclaves. 
Métèques et esclaves vivaient parmi les citoyens de la cité, mais l’Etat était exclusivement une communauté de citoyens, et de citoyens mâles. 

Des citoyens divisés selon leur âge
S’il n’y avait pas de division censitaire, une autre demeura toujours : celle des âges : un athénien arrivait à l’âge de la citoyenneté à 18 ans. (…) Mais au IVe siècle, il n’acquérait ses droits politiques qu’à 20 ans.
Etre juré au Tribunal du Peuple, législateur, magistrat était réservé aux citoyens de plus de 30 ans. Pour certaines magistratures, il fallait même atteindre l’âge de 40 ans.
On doit aussi se rappeler que la cour de justice la plus révérée à Athènes était l’Aréopage, qui comptait environ 150 membres, aucun n’ayant moins de 31 ans. 
La raison de cette limite d’âge n’est nulle part expressément donnée, mais on rencontre partout dans la littérature grecque l’idée que la sagesse et l’expérience viennent avec l’âge.

Quelques chiffres pour le Ive siècle
Nous devons supposer un corps de citoyens adultes d’au moins 30.000, et non 20.000. Et le nombre de 30.000 s’accorde bien avec le recensement, fait entre 317 et 307, des citoyens mâles et des métèques vivant en attique, lequel révéla 21.000 athéniens et 10.000 métèques.
La population civile de 30.000 adultes mâles correspond à une population civile totale d’environ 100.000 personnes. 
Esclaves : il peut y avoir eu plus de 150.000 esclaves en Attique à certaines périodes, mais on ne saurait aller plus loin. 
Si on réunit toutes ces estimations, on peut conclure que les 30.000 citoyens adultes mâles ne représentaient pas plus que le dixième de la population de l’attique. 

Nuit athénienne (photo par Mélanie Glaine)

Les citoyens, leurs droits et leurs devoirs
L’acquisition de la citoyenneté
On acquérait la citoyenneté athénienne soit par la naissance, soit par naturalisation (…) La citoyenneté par naturalisation était un privilège convoité, que l’on n’accordait par grande faveur qu’à de rares métèques. 

Les droits du citoyen
La citoyenneté comporta des avantages financiers dès que les athéniens commencèrent à être payés pour exercer leurs droits politiques. Pour chaque jour ouvré, il était versé un misthos. (…)
Ils avaient aussi une sorte de sécurité sociale (…)
Le meurtre d’un citoyen était un crime plus grave que celui d’un métèque ou d’un esclave. La peine prévue pour l’homicide volontaire était la mort si la victime était un citoyen athénien, le bannissement à vie pour un métèque et seulement une amende pour un esclave.

Les devoirs du citoyen
Deux obligations : payer ses impôts et faire son service militaire.
Le seul impôt direct était une taxe sur la fortune ; mais elle ne frappait les citoyens qu’au dessus d’un certain seuil. 

Acropole, le jour (photo par Mélanie Glaine)

Géographie politique de l’Attique
Les dèmes
Un dème était originellement une communauté locale dont les membres étaient tous citoyens vivant au voisinage de l’endroit où se tenait l’assemblée du dème. (…) Les plus petits dèmes ne comptaient pas plus d’une cinquantaine d’adultes mâles, tandis qu’Acharnes devait en avoir entre 1000 et 1500.(…)
L’Etat athénien reposait sur la base que constituaient les 139 dèmes. Chacun avait à sa tête un dèmarchos, soit tiré au sort, soit élu chaque année à l’assemblée du dème. 

Les circonscriptions et tribus
Les circonscriptions (trittyes) n’ont jamais eu une grande importance en tant qu’organe de gouvernement. (…)  Sous Clisthène chaque tribu était constituée de 3 circonscriptions. (…) Les tribus furent nommées d’après les héros d’Athènes, et les membres de chaque tribu étaient unis par le culte de leur héros. 
Une tribu était présidée par 3 épimélètai tès phylès (présidents de tribus), chacun étant choisi dans une circonscription différente. 


Les classes censitaires
Les citoyens d’Athènes du Ive siècle étaient encore divisés entre les 4 classes soloniennes – pentacosiomédimmes, hippeis, zeugites et thètes. (…) Autant qu’on sache, les classes étaient à cette époque fondées en réalité sur la fortune. (...)
Les classes soloniennes n’avaient plus guère de signification pratique pour l’exercice d’une charge et les athéniens avaient mis en application l’idéal démocratique qui donnait à tout citoyen la possibilité d’être magistrat.  

Acropole, détail (photo par Mélanie Glaine)
Les divisions sociales selon la fortune des citoyens
Il y avait entre citoyens une autre division économique que solonienne : elle séparait ceux qui étaient taxés sur la fortune ou remplissaient des obligations publiques comportant des dépenses – on les appelait liturgies – ou les deux à la fois, de ceux qui étaient exempts de toutes ces charges.

Liturgies
Il y avait en gros deux sortes de liturgies : pour les fêtes, et pour la flotte. Quant à la première, le riche personnage devait prendre à sa charge les dépenses nécessaires à l’une des grandes fêtes de la cité et participer à son organisation. (…) Pour la seconde, notre riche contribuable devait commander et entretenir (partiellement à ses frais) un navire de la flotte.

L’eisphora
La taxe sur le patrimoine était à l’origine une taxe extraordinaire levée pour financer la guerre et décrétée par l’Assemblée ; mais à partir de 347/6, elle devint un impôt régulier, annuel : elle était payée par les citoyens comme les métèques, mais seulement par les gens aisés. (…)
La « haute société » de l’Athènes du Ive siècle était un groupe constitué de 1000 ou 1200 citoyens riches, dont le cœur était constitué des 300 plus riches. 

Acropole Cariatides (Photo par Mélanie Glaine)

Esclaves et métèques
Métèques
Métèque : une personne libre mais qui avait quitté sa propre cité pour vivre dans une autre cité-Etat sans y avoir les droits des citoyens. (…)
Nous ne savons pas combien de temps un étranger pouvait rester à Athènes avant d’être obligé d’endosser le statut de métèque (par comparaison à d’autres cité : un mois sans doute).
Chaque métèque devait se choisir un citoyen athénien pour garant et, peut-être pour patron, et s’il y manquait il pouvait être inculpé (…) et encourait la confiscation de ses biens et risquait d’être vendu en esclavage (…) On peut penser que c’était pour les athéniens une bonne façon d’être sûrs que les étrangers se feraient spontanément enregistrer s’ils demeuraient au-delà du délai fixé.  
Les métèques avaient peu de droits et beaucoup d’obligations ; ils n’avaient aucun droit politique, ne prenaient aucune part aux distributions et autres avantages économiques consentis aux citoyens. Ils ne pouvaient posséder ni terre ni maison en Attique. Un mariage entre un(e) métèque et un(e) athénien(ne) était nul et la cohabitation d’un métèque avec une athénienne était réprimée plus sévèrement que celle d’un athénien avec une métèque. De la même façon, l’homicide volontaire était moins sévèrement puni si la victime était métèque, et les métèques pouvaient avoir à témoigner sous la torture. Ils étaient redevable du service militaire et d’impôts. (…)
Les métèques à Athènes se répartissaient en deux groupes : d’un côté les étrangers nés libres, installés à Athènes comme artisans ou commerçants, ou comme réfugiés politiques ; d’autre part, les esclaves affranchis, devenus métèques avec pour patron leur ancien maître. 

Les esclaves
Les esclaves étaient souvent appelés doulos.
Un esclave était une propriété (mobilière) tout comme les animaux, les outils, l’argent, la terre, etc. (…)
L’esclave était à la merci de son maître, et il n’y avait que deux limites. D’abord le maître ne pouvait le mettre à mort : cependant la peine encourue était généralement une amende. C’était surtout le meurtre de l’esclave d’un autre qui donnait matière à procès. (…) Pour le reste le droit de punir ses esclaves était illimité : les fugitifs, s’ils étaient repris, étaient marqués au fer (…) La seconde limite aux droits du propriétaire était qu’un esclave pouvait chercher asile au sanctuaire des Erinyes ou dans celui de Thésée, et pouvait demander à être vendu à un autre maître. (…)
Tant socialement qu’économiquement, il y avait un gouffre entre les milliers d’esclaves qui travaillaient dans les mines du Laurion dans les conditions les plus effroyables qu’on puisse imaginer, parfois enchaînés, et la minorité d’esclaves privilégiés qui pouvaient être banquiers, contremaîtres dans un atelier, avec d’autres esclaves sous leurs ordres, ou régisseurs des biens de leur maître. 

Vue d'Athènes (Photo par Mélanie Glaine)

L’Assemblée du Peuple
Son organisation
A l’Assemblée (ekklèsia) se réunissait le peuple d’Athènes (dèmos)
Quand un démocrate athénien disait « dèmos », il voulait dire l’ensemble des citoyens ; les détracteurs de la démocratie, en revanche, avaient tendance à voir dans le « dèmos » les « gens ordinaires », par opposition aux classes possédantes. (…)
Il n’est pas douteux que les gens de la ville et des faubourgs dominaient les réunions de l’Assemblée et que la représentation des ruraux n’équivalait pas leur proportion réelle de la population civique.

L’admission à l’Assemblée
Seuls les citoyens adultes mâles avaient le droit de prendre part aux réunions de l’Assemblée ; il était nécessaire d’avoir été porté sur le registre de l’Assemblée de l’un des 139 dèmes, ce qui, au moins après 338 n’était possible que passé 20 ans. Etaient exclus non seulement les femmes, les métèques et les esclaves, mais aussi les citoyens déchus de leurs droits. 

Le nombre de participants
De nombreuses décisions spéciales de l’Assemblée requéraient, pour être ratifiées, un quorum de 6000 citoyens, votant avec des jetons et non à main levée. (…)
Les athéniens introduisirent le paiement pour la présence à l’Assemblée. Aristote dit que ç’avait été décidé parce que les années qui suivirent le guerre du Péloponnèse il était difficile d’atteindre le quorum des 6000 votants. (…) Ainsi donc, après l’installation du salaire, le lieu était normalement plein et il y avait au moins 6000 citoyens présents. Les 6000 premiers arrivés étaient probablement les seuls à être payés.

Le nombre des réunions
Aristote distingue entre deux types de réunions : l’ekklèsia kyria, tenue une fois par prytanie, soit dix fois l’an ; et l’ekklèsia simple, 3 fois par prytanie, soit 30 fois l’an. Leur nombre a changé plusieurs fois mais (…) il y eut un temps où les athéniens n’avaient que 10 réunions annuelles fixes (c’était probablement le système qui prévalait encore au moment de la Guerre du Péloponnèse). 
Mais vers 335 on peut tabler sur 30 réunions par an (Aristote, dans les années 330, en dénombre 40). 

Les jours de réunion 
Les athéniens utilisaient deux calendriers différents : l’un que les historiens appellent « calendrier sacré » et dans lequel l’année se divisait en 12 mois de 29 ou 30 jours (d’une nouvelle lune à l’autre) ; l’autre qu’on appelle de nos jours « bouleutique » ou « prytanique », dans lequel l’année compte 10 prytanies de 36 (prytanies 1 à 4) ou 35 jours (prytanies 5 à 10).
Puisque l’Assemblée était convoquée par prytanes du Conseil, elles obéissaient naturellement au calendrier bouleutique. 

Durée des séances 
Une réunion de l’Assemblée ne pouvait pas excéder la journée. Elle commençait au point du jour ; pour finir à quelle heure ? Si l’on se souvient que les athéniens étaient célèbres pour leur propension à ergoter et que chacun des 6000 participants était habilité à le faire, il n’est pas difficile d’imaginer que cela pouvait durer toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule. (…)
En fait, on peut raisonnablement conjecturer qu’une réunion ordinaire de l’Assemblée ne durait guère plus de quelques heures et se terminait vers midi. Il est vrai que les gens apportaient leur pain et leur vin sur la Pnyx .

Préparation de l’Assemblée au Conseil des 500
L’Assemblée ne pouvait débattre et voter que sur les questions mises à l’ordre du jour par les prytanes, lesquels ne pouvaient le faire sans que le Conseil ait préalablement voté un décret préliminaire. (…)
Nos sources reflètent certainement la réalité, et témoignent qu’à Athènes la politique était réellement décidée à l’Assemblée plutôt que par le Conseil. 

Les présidents
Au Ve siècle, les séances de l’Assemblée étaient présidées par les prytanes, et en particulier par leur président. A une date située entre 403 et 378, la présidence passa à un bureau de 9 proédroi, parmi lesquels était choisi le président en titre. Cette réforme visait peut-être à prévenir la corruption : il était choisi au coucher du soleil pour une nuit et un jour, tandis que les proèdres furent tirés au sort le matin, juste avant la séance. 



Les débats
Ouverture de séance
L’ordre du jour était affiché 4 jours à l’avance ; (…)
Une fois les citoyens installés dans l’auditorium, on commençait par un sacrifice : un cochon était abattu. Puis le héraut prononçait une prière et une malédiction contre tout orateur qui tenterait de dévoyer le peuple.
Après les cérémonies d’ouverture et mise en délibération du premier point de l’ordre du jour, le crieur posait la question : qui veut prendre la parole ?

Les discours
Dans une assemblée de 6000 personnes, le débat prenait nécessairement la forme d’une succession de discours diversement longs. 
Il est difficile de croire qu’un orateur ait pu lire un discours in extenso et sans changer un mot : il avait probablement un canevas à la main. (…)
Le discours à l’Assemblée devint pour longtemps l’un des 3 genres rhétorique avec l’éloquence du barreau et le discours d’apparat. (…) La division classique des discours en 4 parties est directement héritée de la rhétorique grecque : préambule, narration, argumentation et péroraison. (…) le propos ultime était de convaincre le peuple et obtenir le plus de votes possibles. 

Les orateurs
L’immense majorité des 6000 présent se contentaient d’écouter et de voter ; seule une infime minorité se mettait en avant pour faire les discours ou proposer une motion au vote. C’est cette minorité que les historiens appellent de nos jours « politiciens » (…)
Un orateur soupçonné de corruption ou de fraude pouvait être dénoncé (…)
Pour prononcer un discours à l’Assemblée, il fallait de l’éloquence et une certaine formation rhétorique, ce que tout le monde ne possédait pas. C’est pourquoi le débat était dominé par un petit groupe d’orateurs (semi) professionnels dont une partie s’était formée auprès des sophistes. (…) L’orateur idéal était l’homme capable de parler clair et net, d’un cœur honnête, sans détour et sans se faire trop souvent entendre : les orateurs du Ive siècle se sont plus à louer cet idéal ; ils l’ont fait avec une dextérité qui trahit leur professionnalisme. Le rhètor idéal était un amateur : les athéniens disaient idiôtès, « une personne privée ». dans une réunion de l’Assemblée, il y avait, disons quelques centaines de rhètorés potentiels ; mais de rhètorés au sens politiques, il ne peut guère y en avoir jamais eu plus d’une vingtaine à la fois. 

Les rédacteurs de motions
Il y avait un ensemble nettement plus nombreux de citoyens ordinaires et de membres du Conseil qui prenaient occasionnellement la parole et point trop rarement prenaient sur eux de proposer une motion. 

L’auditoire
La communication était à sens unique, de l’orateur vers l’auditoire : selon la lettre de la loi, il ne devait y avoir aucune communication en sens inverse, en dehors du vote même, ni d’orateur à orateur. (…) Après avoir entendu les orateurs, les membres de l’Assemblée votaient pour ou contre la motion sans discuter.
En pratique, l’auditoire interrompait le bon déroulement de la séance par ses applaudissements, ses protestations, ou ses rires ; il pouvait même arriver à l’orateur d’être sifflé. Les interruptions étaient souvent impromptues ; elles consistaient parfois en questions ou en objections émises par un citoyen isolé ou par un petit groupe et même un dialogue pouvait s’instaurer entre l’orateur et l’auditoire désireux de clarifier tel point ; mais elles pouvaient avoir simplement pour but d’obliger l’orateur à s’arrêter. 

Le vote
Au Ive siècle, il y avait deux modes de scrutin : l’Assemblée votait à main levée, le Tribunal du Peuple en plaçant des petits disques de bronze dans des urnes.
Le scrutin était dirigé par des proèdres. Ils invitaient d’abord les ‘pour’ à lever la main, puis les ‘contre’. On a peu d’indications sur la façon dont s’effectuait le décompte des voix. L’étude des scrutins montre que l’on entreprend jamais un comptage exact. On fait une rapide estimation des mains levées et décide si la motion est adoptée ou rejetée : naturellement en cas de doute on répétait le vote. 

Levée de séance
Après le vote, l’Assemblée passe au point suivant. Il y avait probablement un minimum de neufs points dans l’ordre du jour. Dès que tous les points avaient été traités, les proèdres pouvaient lever la séance.

Le salaire
Dans La politique, Aristote dit qu’il y avait deux façons d’encourager le peuple à participer aux réunions politiques : punir les absentéistes ou récompenser les présents. La première est plus oligarchisante, l’autre est la façon dont procédaient les démocraties radicales. 
Du temps d’Aristote ; le tarif était d’une drachmes pour une ekklésia simple et d’une et demie pour une ekklésia kyria (à la même époque le salaire journalier était de 1.5 à 2.5 drachmes)



Ses pouvoirs
Du Ve au Ive siècle
Après les deux révolutions oligarchiques de 411 et 404, les athéniens restaurèrent la démocratie en 403/2 ; mais ils ne voulaient pas revenir à la démocratie péricléenne. On imputait une large part de responsabilité dans la défaite totale subie lors de la Guerre du Péloponnèse aux ‘démagogues’ qui, par leur mauvais usage de la constitution démocratique, avait conduit le peuple à adopter une politique erronée.
D’un côté ils repoussèrent la proposition de Phomisios visant à réserver les droits civiques aux propriétaires terriens ; de l’autre ils limitèrent les pouvoir de l’Assemblée du peuple. 
De plus en plus l’Assemblée fut confinée à ce qu’on appelle aujourd’hui la sphère de l’exécutif : la politique étrangère était encore l’affaire du peuple, mais en politique intérieure l’Assemblée ne fut plus qu’un corps administratif, votant principalement des mesures précises pour des situations particulières.
Ces limitations peuvent tenir en 7 points :
Le pouvoir de voter des lois était transféré aux nomothètes
Les décrets de l’Assemblée devaient être compatibles avec les lois en vigueur
L’Assemblée avait beaucoup moins d’influence sur les finances de l’Etat
Vers 355, l’Assemblée perdit les derniers vestiges de sa compétence dans les procès politiques
Ne pouvait être présenté devant l’Assemblée que des questions préalablement examinées au Conseil
Il pouvait être fait appel de tout décret de l’Assemblée devant le Tribunal du Peuple
L’élection de chaque magistrat était soumise à l’approbation du Tribunal

Décrets, sentences judiciaires et élections
Pour la période 403-322 : le peuple se réunissait 30 à 40 fois l’an et adoptait 9 ou 10 décrets par séance. Pendant les 82 années. de la ‘démocratie nouvelle’, il y eut donc quelques 3000 séances, au cours desquelles furent adoptées quelques 30.000 décrets. 
Tant les sources épigraphiques que littéraires nous montrent que politique étrangère constituait le champ d’action principal de l’Assemblée.
Le groupe de plus loin le plus nombreux parmi les décrets qui nous restent est celui des décrets honorifiques et des attributions de citoyenneté.
Les décrets concernant les cultes et les fêtes religieuses forment numériquement le troisième groupe le plus important. Ils traitent essentiellement des détails pratiques.
Aucune décret ne concerne les mines argentifères, les douanes, le commerce extérieur, ni le commerce sur les marchés ; rien concernant l’artisanat, l’agriculture ou l’urbanisme, rien sur l’éducation et les écoles.

Elections :
L’immense majorité des magistrats étaient tirés au sort, mais quelques-uns parmi les plus importants étaient élus. Ces derniers étaient élus lors d’une séance spéciale de l’Assemblée, tenue au printemps.


Egine, reste d'une poterie (Photo par Mélanie Glaine)
Dans le musée archéologique d'Athènes (Photo par Mélanie Glaine)


[1] Voir par exemple, Sciences citoyennes et Jacques Testart   http://sciencescitoyennes.org/le-retour-du-tirage-au-sort/